samedi 11 mars 2017

D'avant le négationisme



Je vous parle d'un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître, aussi éloigné de nous que pouvaient l'être l'Ancien Régime des contemporains de Louis-Philippe. Le temps où nos esprits n'étaient point paresseux, où les facilités de penser n'engendraient pas les mêmes crimes mais d'autres. Le temps où Roger Garaudy, pas encore négationniste, décrivait dans un ouvrage magique, Danser sa vie, les plus hautes aspirations de l'âme incorporée et du corps animé. Nous étions déjà, en 1973, abrutis par le sport affairiste, la télévision alarmiste et la logique binaire d'affrontement : sur les circuits automobiles, déjà les voitures allaient de plus en plus vite pour n'aller nulle part, et les chevaux, preuves en mouvement de la beauté universelle, n'étaient représentés que dans la mêlée de la victoire.
Notre époque n'est pas pire, en dépit des vautours et des hyènes que j'entends rôder autour de mon cerveau. Mais en plus de quarante années, à force de ricaner, à force de grincer, les démons nous ont paralysés, nous n'entendons plus le langage de l'harmonie, les danses deviennent convulsives, il n'y a plus que des vieux qui y assistent, traînant après eux leurs petites filles. Et c'est notre âme corporelle, notre corps animé qui se regrettent, en se figurant plus purs, plus croyants à l'heure d'alors qu'en ce jour où nous suffoquons dans les odeurs de soufre. Je parle dans ce livre à mon âme d'autrefois, qui se dressait encore parmi les horreurs pour les dénoncer. Quelques dizaines d'années, la danse put paraître comme le symbole même des mouvements du monde, reproduisant la danse des étoiles et la rotation terrestre.
La musique et la danse, disaient les professeurs de monsieur Jourdain, sauveraient le monde par leur harmonie et leurs aspirations mystiques – mais les professeurs se battent sur scène, de même qu'aujourd'hui les dénonciateurs en viennent à se battre les uns contre les autres au lieu de s'unir contre la connerie humaine : ils en rajoutent. Cessons de croire que notre cause est la meilleure, cessons de traiter l'autre de con, dansons ensemble, rétablissons le lien de la danse, qui ne sert à rien, qui se fait toujours casser ou rompre, sans cesse recommençons, car toutes les époques ont connu cet affrontement perpétuel de la barbarie interne et de la civilisation interne. Le Moyen Âge parlait de la lutte de l'ange avec le démon.
Le tout est que l'ange, celui qui construit, qui possède la foi, qui exalte l'individu et la collectivité, ne baisse jamais les bras, ne tombe au sol que pour rebondir, comme un éternel danseur sur les planches. Nous ne guérirons jamais de ce déchirement personnel et collectif, de cette nature humaine. Mais dansons. Aux enterrements, aux mariages, aux déclarations d'amour entre humains ou animaux, dansons, rythmons, piétinons le raisin en rythme, mais on ne foule plus les vendanges. Car nous avons été rattrapés par l'histoire, par la technique appelée « technologie » pour faire mieux mais c'est la même chose, et le livre Danser sa vie nous apprend, dans une perspective historique, ce que furent les efforts des grandes danseuses, Duncan, Martha Graham, des immenses chorégraphes dont Béjart, afin de redonner à l'union sacrée des âmes et du corps toute sa vérité : les cours d' « éducation physique » pourraient concerner l'harmonie du mouvement au lieu de viser la simple performance ou compétition, chacun danserait sa vie : certaines langues africaines ne disent pas « comment vas-tu » mais « qu'est-ce que tu danses », car la danse exprime la totalité de nos visions du monde.
Un jour, témoin d'une réunion commerciale, je constatai avec dépit que le nom du danseur étoile Patrick Dupont n'évoquait rien à tous ces hommes, pour qui visiblement le ballet n'était qu'un langage de tapettes et de tarlouzes. J'aurais dû gueuler, mais je n'étais qu'invité. La danse en nous fusionne et réconcilie non seulement le corps et l'âme artificiellement séparés depuis Platon, ses disciples et l'Église, mais aussi le Masculin et le Féminin au plus profond de chacun de nous. Oui, je grandiloque, nous grandiloquons, nous désespérons, nous sommes en déclin, mais aujourd'hui comme avant-hier, des minorités enthousiastes continuent de lutter. Dans les années 70, la danse nouvelle et militante d'elle-même n'était entretenue que par certaines universités américaines et Maurice Béjart, qui fut souillé de crachats le jour de sa mort par un infâme éditorialiste du Nouvel Observateur.
Il le traitait de ringard. L'avant-garde devient ringarde. C'est son destin. Mais l'enthousiasme n'est jamais ringard. D'autres forces se lèvent à présent sur les champs de ruines éternellement renouvelées. « N'ayez pas peur » : belles paroles du pape, hélas reprises par Jean-Marie Le Pen. Je n'aime ni l'un ni l'autre. Ce livre de Roger Garaudy, Danser sa vie, retrace donc les itinéraires, de 1950 à 1972, de tous ceux (et de toutes celles, diront les harpies féministes ignorantes de la grammaire), qui ont attiré des foules de jeunes de tous âges, contribuant aux lumières actuelles. C'est grâce aux anciens fous que se perpétue, ténu mais tenace, le flux créatif de notre temps, les troupes de ballets et de théâtre que rien ne parvient à étouffer malgré leur étranglement financier. Peu à peu gagnent du terrain les destructions de préjugés machistes et racistes, tandis que d'autres territoires hélas capitulent. C'est très lent, vous savez, l'évolution humaine. Disons qu'en 1972, nous mesurions encore imparfaitement les forces de la stupidité toujours renaissante. Nous avions des doutes, mais nous espérions la victoire. À présent nous savons que nous ne serons jamais totalement vainqueurs, mais jamais non plus totalement vaincus. La danse a failli périr, la danse se redresse. Et distinguons bien l'art du mime, dont le génie propre est de raconter quelque chose, et la démarche chorégraphique, laquelle ne suit pas nécessairement des schémas imitateurs ou temporels, mais représente ce frémissement qui nous parcourt tous, et qui répond au grand ébranlement du monde :
« Une pantomime naturaliste d'un mime de talent peut nous rendre présente la réalité de l'arbre : la puissance de son enracinement, l'élan de ses branches, le bruissement du feuillage et le souffle du vent. Nous dirons : c'est un arbre, et nous admirerons, comme un exploit de virtuose, l'imitation littérale de l'objet.
« Mais l'on peut concevoir une danse nous dévoilant, à travers le thème de l'arbre, une manière de vivre le monde : ce mouvement par lequel les racines ne cessent de traire l'univers pour projeter dans le ciel les ramures et les fleurs, féconder à l'infini la terre et respirer le ciel. L'arbre alors n'est plus une chose, mais un acte, un mythe révélant le cycle cosmique de la vie et de la mort, et la danse qu'il inspire aura le souffle de la danse de Shiva ; elle éveillera, au centre nocturne de nous-même, une signification plus totale et plus pleine de la vie, dilatée jusqu'aux confins du monde et directement éprouvée dans notre corps, dans sa plénitude heureuse. Par la danse, le corps cesse d'être une chose pour devenir une question.
« Peut-être est-ce là le sens profond de ce qu'Aristote, dans sa Poétique, appelle la « mimesis », l'acte de nous rendre semblable à ce qui nous est extérieur et nous dépasse. Le danseur balinais ou l'acteur-danseur du nô japonais, comme le choreute de la tragédie grecque, comme le célébrant du culte du Vaudou, ou celui qui est possédé par la transe d'une danse africaine ou hindoue, tous imitent ou personnifient une force, un héros ou un dieu. »

mardi 7 mars 2017

Trevor, Le voyage de Felicia Machinchose



Chaque roman – bien des romans – nous donnent l'impression du déjà-lu, jusqu'à cette phrase même. Le voyage de Felicia présente la même jeune fille, irlandaise au lieu d'être africaine, qui se retrouve paumée à la recherche de l'amour perdu, qui subira bien des tribulations, comme une vulgaire Tess d'Urberville ; qui rencontrera un gros homme qui lui veut du bien, comme Herr Genardy, visqueux pédophile. Qui voyagera dans toute l'Angleterre, peut-être le Pays de Galles. Dont l'âme et les nichons seront secoués de vagues ou violents sentiments psychologiques, psychologiques, psychologiques. Et nous seront émus par quelque problématique identification, compatissant aux tribulations d'une innocente en proie au mal d'amour si délicieusement mélancolique et déchirant.
Puis viendront les désillusions, le mal d'enfant, l'ingratitude dudit, et pour finir, le regard mélancolique et noyé de larmes sur un paysage noyé de brouillard, vers cette fin de la vie où chacun se demande ce qu'il est bien venu foutre ici-bas. Ne pas oublier tout un réseau familial et relationnel, avec des personnages secondaires remplis d'originalité jusqu'au ras de la plaque chauffante, et dont nous aurons bien du mal à débrouiller l'écheveau (de retour). Il y aura bien des gestes, des portes ouvertes ou fermées, des repas préparés avec les recettes, des vêtements décrits, des saisons évoquées (pluie, neige, soleil, cochez la case désirée), de l'argent gagné petitement, un coup de fortune peut-être (mais cela ne se fait plus dans les univers à la Kenloch), tout cela limité dans les étroits enclos où nos croupissons et paissons, etc.
Notre Felicia, dont le nom évoque un bon chien femelle, s'est fait suivre à la gare par le bon gros de service, puis se trimballe dans un lieu de songe dont l'auteur va nous évoquer l'aspect physique : Pas un vallonnement. Oh. C'est dommage. L'Angleterre est un pays très vallonné voyez-vous. La campagne très verte foisonne de prairies. Les ouvriers y bouffent du bœuf et crèvent à 40 ans, congestionnés ; les femmes boivent du lait qu'elles rendent par leurs mamelles. La destination de Felicia doit inspirer le plus profond découragement : elle a quitté clandestinement sa famille, vous pensez bien qu'elle ne va pas atterrir dans un pays de cocagne. De grandes cheminées nues dressées contre un ciel gris et qui crachent des nuages brûlants (a-t-il écrit burning clouds, ou cela se dit-il autrement) – rien d'original : on nous la fait « Zola », par quelques traits au fusain.

Et pas question de prairies

dimanche 22 janvier 2017

"Histoire véritable", de Montesquieu

Quittant non sans satisfaction Le temple de Gnide, nous tombons dans pire encore, à savoir l' Histoire véritable, aussi fausse que son titre le laisse prévoir, présentée par un libraire qui veut gagner de l'argent, et qui n'est autre bien entendu que le sérieux Montesquieu lui-même ; il est vrai qu'un homme de sa position ne se fût pas aidé en publiant des ouvrages d'une telle légèreté. Bien d'autres avaient agi ou agiront de même. Il imite en cela Lucien de Samosate et ses Histoire vraie, repris par Apulée dans son Âne d'or, mal traduit dès le titre car c'est de rousseur qu'il faudrait parler : toute vache rousse chez les Hébreux, tout enfant roux chez les Egyptiens, se faisaient brûler en tant que porte-malheur...
La publication de cette Histoire véritable est contemporaine de Gil Blas de Santillane, "dernier chef-d'œuvre" nous dit-on de la littérature picaresque : le Moyen Âge, Cervantès, tant d'autres, aiment à nous promener d'histoires en histoires, savamment enchâssées l'une dans l'autre, ou bien astucieusement successives, afin de nous rendre compte des tribulations d'un héros, animal ou humain. C'est ainsi que Gil Blas, héros de Lesage, nous promène du haut en bas de l'échelle sociale, depuis les détrousseurs de grands chemins jusqu'aux archevêques. L'âne de Lucien ou d'Apulée devaient se régénérer afin de recouvrer apparence humaine. Finalement Montesquieu se saisit du thème qui conviendrait le mieux à une telle ascension : celui de la métempsychose.
Un mauvais sujet devient insecte après sa mort, puis passe en oiseau, en perroquet parleur, en chienchien que sa maîtresse accable de baisers, puis en vaurien pendu à 18 ans mais courageusement, le voici courtisan. Un jour il sera homme de bien et ne se réincarnera plus. Le tout se déroule dans une contrée où l'on croit à ces balivernes, dans un Orient fantasmé avec toutes les fadeurs et clichés que l'on peut évoquer en ce XVIIIe siècle friand de découvertes et d'exotisme. Les Lettres persanes en effet qui précèdent n'ont pas encore épuisé cette veine. Montesquieu est encore jeune et ne peut produire deux œuvres majeures à la suite. Il en projetait le remaniement, sous forme de dialogue, et s'aida pour cela des appréciations de Jean-Jacques Bel, dont une étroite rue de Bordeaux porte encore le nom : ce fut un parlementaire et journaliste mort dans la quarantaine, j'allais dire comme tout le monde, ami de Montesquieu et académicien de Bordeaux.
Puis Montesquieu laissa ce projet, pétri d'autres préoccupations, et nous devons notre indulgence à ce ramassis d'aimables fadaises qui ne nous apporte qu'un peu d'esprit et beaucoup de généralités. Il s'y trouve bien moins de ces observations sociales qui déjà dans les Lettres persanes frayaient la voie aux constructions du futur Esprit des Lois : "parfois le vieil Homère sommeille", et nous ne quittons guère les lieux communs de l'inconstance des destinées et de la corruption humaine généralisée : chacun, chacune, entretient en secret un amant, une maîtresse, et l'imitation des grands gymnosophistes indiens n'est pas à la portée d'un mortel du dernier commun. Notre héros devient fripon, triche au jeu dans nos contrées, dépouille ainsi de grands seigneurs enrichis sur le peuple et constate que "[s]es belles manières leur donnoient tant de goût pour [lui] qu'ils étoient au désespoir quand ils se trouvoient obligés de s'ennuyer à jouer avec quelque honnête homme". C'est déjà le Neveu de Rameau, mais ce dernier ne sort point de sa condition et n'est déjà plus picaresque. "On me mettoit de toutes les parties de plaisir, et je dépouillois une société de si bonne grâce que toutes les femmes me lorgnoient, ce qui m'étoit très souvent à charge," (le pauvre) "car les distractions que cela me donnoit m'empêchoient de jouer mon argent." Tiens donc. Caltez volaille. "Tirez-vous gonzesses" (il est bon de traduire, transferendum bonum).
La narration retrouvera de ces accents plus tard, décrira des joueurs. Si illimitées que semblent les actions des hommes, elles retombent toujours dans les mêmes schémas. Pourtant nulle partie d'échec n'en reproduit exactement une autre. Nous naviguons de lieux communs narratifs en lieux communs spéculatifs, car nous ne saurions invoquer de philosophie. "Il était une fois un tricheur." Bon. Qui n'en tirait pas toujours bénéfice. Finira-t-il en prison, sur une prairie de duel ? "Quand on m'annonçoit dans une compagnie, il se faisoit une acclamation générale ; j'étois un homme d'importance, quoique je n'eusse ni emploi, ni valeur, ni naissance, ni esprit, ni probité, ni savoir." Nous avions oublié les clichés de morale, et nul ne se soucie plus de la naissance, à l'exception des basanés : car nous aussi possédons nos clichés.
Pour attaquer l'innocence, et pour la défendre. Racistes et antiracistes. "Je commençai une autre vie dans la ville de Corinthe". Nous voici en terrain plus connu. La cour précédente, où sévissait le tricheur, appartenait donc plutôt à quelque royaume du Moyen-Orient, car ces mœurs dissolues sont de tous temps et de tous lieux, ce qui permet de transporter ailleurs ce que le moraliste veut blâmer dans son propre pays : procédé vieux comme le monde. Avalanche de clichés à prévoir. Notre déploration même, notre lassitude, sont clichés. Adoncques : "J'entrai dans le monde avec une assez belle figure", entendez "apparence", "un air assuré et une très grande liberté d'esprit." Les caractères de notre migrateur se conservent à peu près semblables d'une peau à l'autre. Grand mystère en effet de ces permanences, ainsi que les tourments et les félicités dont "les dieux" dixit protagonista se complaisent à doter les humains, les promenant de carcasse en carcasse au lieu de les mener tout de suite à leur fin : douce raillerie, déjà exprimée dans ce texte par notre ressuscitant personnage, alias le jeune Montesquieu lui-même : "Mon talent principal fut une facilité singulière à emprunter de l'argent". Ne pas rembourser ce que l'on doit en abondance est déjà moins malhonnête que de piller les seigneurs au jeu.
Mais d'une identité à l'autre nous voyons cependant un progrès bien lent, bien languissant. A moins qu'il ne fasse bien des fois retourner sur le gril une nature si imprégnée de vice avant de lui ouvrir les portes du nirvâna... "Je trouvai des gens très complaisants, mais un homme" – enfin une péripétie ? - "qui avoit été de mes amis, me devint insupportable, car il ne me voyoit jamais qu'il ne me parlât de le payer". Sorte de leçon morale par la pratique. Mettons qu'il soit tué en duel et n'en parlons plus, car il est déjà dix heures et dix-huit minutes.

mercredi 18 janvier 2017

Fleurs et couronnes

Après la mort de sa femme, Georges n'est pas accablé de chagrin. Il demeure auprès du corps, assis au niveau des seins, répétant Ce n'est pas vrai.
Les haut-parleurs diffusent en sourdine Goodbye stranger,
Le veuf demande : Qu'y a-t-il autour de moi ?
Claire décrit le papier peint vert, le corridor pavé, la serpillière ; plus loin le dédale et les chambres, et les bouffées suries de déjections et de désinfectant, et tout cela, il était inutile de le rappeler.
L'établissement compte trois étages de portes feutrées, salons et autres pièces indéfinissables, où passent des rumeurs de chariots, de phrases pâteuses et de grincements d'infirmière.
Sur le lit Myriam gît dans son peignoir, la tête calée sur un gros coussin de glaçons. Ses lèvres ont pris l'aspect de cordelettes violacées.

« Je ne veux pas rester à Valhaubert dit Georges.
- Vous occupez la meilleure chambre.
- Pourquoi m'aviez-vous séparé de ma femme ?
Claire glisse ses lunettes fumées dans leur étui. Georges, un instant ébloui, lève les yeux sur la soignante qui murmure Myriam, Myriam - Elle est morte dit le vieux.
Quelqu'un monte le son des haut-parleurs. Claire ?… dit-il – je ne veux pas mourir ici, à Valhaubert.
Good bye stranger fait 6mn 45.
Durant tout le temps où le visage de Claire, aide-soignante, se tourne vers lui – synthé, syncopes, tierces – Georges examine son front lisse, ses yeux immaculés, la chute sur ses tempes de la permanente blonde à demi-lunes. Chœur de fausset – piano subito – improvvisa sordina – lancinant – ossessivoputain changez la glace hurle une voix en plein mois d'août quoi merde !
Celle qui tient le cou celle qui change la vessie dans un bruit de cocktail on the rocks
« Claire » - posant la main sur l'avant-bras tiède – montez le son -
- Toujours Good bye stranger ?
Les trois femmes le regardent comme un dingue. Claire tourne le bouton. Son visage à tout jamais synonyme de ces rythmes à la fois si langoureux, si martelés. Ces larges applications de l'écran laiteux, lunaire, sur son profil droit…

II

Claire et Georges peu à peu inséparables en dépit du Règlement Intérieur. À titre d'avertissement (administratif) pour ce vieux con : visite, ensemble, de 5 domiciles – pourquoi rester ici à présent que votre femme – Myriam, Myriam - vous a quitté (…) - Venez avec moi, Georges, venez tenter votre Avenir, voyez si vous pouvez continuer de vivre – Je ne sais pas, je ne sais pas… Dans le premier appartement vivait une vieille fille usée par le Doigt comme il en est tant, parcheminée, hâve, fardée, voix de fausset sonnant faux. Elles ont quelque chose à cacher. Cela se voit. Georges, ne jugez pas les femmes.
Vous habiteriez sous les toits, dans un petit deux pièces rue des Juives – Je vivais heureuse dit la femme, la peinture blanche, c'était moi, les plinthes à l 'adhésif, encore moi, les meubles portugais vernis, la bibliothèque de Ferreira (Eço de Queirós, Castelo Branco)- c'est la circulation, monsieur, qui me gêne, j'y suis presque faite, déjà l'été, j'avais moins de camions, je laissais la fenêtre ouverte » - j'avais aussi fleuri la terrasse sur cour… - Eh bien ? demande Georges impatient. - J'y suis retournée seule dit Claire, six mois d'impayés, la vieille est virée, vous emménagerez quand vous voudrez, la propriétaire est venue chez elle, les yeux dans les yeux, son gendre au chômage, sa fille aux études c'est bon a dit la vieille c'est bon, obter o inferno je f… le camp » - Intimação para desocupar – Vous parlez portugais Georges à présent ?
Il hausse les épaules.

CE TEXTE EST DE HARDT KOHN-LILIOM

QUANT A MOI, JE PEINS. VOYEZ MES ARCHIVES POIL AUX GENCIVES. 

mercredi 11 janvier 2017

Vie balbutiante

Quand je réponds au téléphone, enfin, et qu'il est contrarié, Benoît ne trouve plus ses phrases. Il exprime son contentement, son ravissement d'avoir bien joué, s'adresse au bout du fil ses compliments à lui-même, en bredouillant. Je comprends 30 % de ce qu'il dit, en ajoutant « oui, oui », à intervalles régulier. Il me parle de la sonorité des voûtes ou du plafond baroque, m'invite dès le lendemain chez lui, et comme je lui ai sucré les trois messes de Noël, je ne puis décliner trop de fois. Le mardi ? C'est qu'il va chez sa fille, qui ne manifeste aucun projet de me recevoir (qu'en ferais-je ?), et reçoit son injection. Ces produits miraculeux vous lobotomisent la bite et le cerveau. « Peut-on vivre sans sexualité ? » Arielle répondait doucement, je ne sais plus quoi. À présent elle et moi poursuivons notre « chasteté définitive », selon le mot terrible. Nous vivons, oui, en nous demandant comment nous faisions avant, autrefois, au temps de la belle queue bien droite, pour vivre. Je vois Benoît cet après-midi. Il me jouera des choses, il me donnera mon disque dit compact.
Il faudra que je trouve la vie agréable. C'est notre condition de vie à tous. 
LA PHOTO EST DE VINCENT PEREZ 

mardi 10 janvier 2017

Noch einige Wörter

Die Heißmangel ne figure pas dans le Larousse. Seulement die Mangel, « la calandre », ce qui « réchaufferait » le moteur, comme semble l'indiquer la racine cal- de « calorifère ». Heißumstritten serait alors l'action de « chauffer le moteur », ou plutôt le fait de s'échauffer dans un débat. Nous ne consulterons plus le Larousse que pour vérifier les significations du Duden, sans être certain de les y trouver. Nous sommes de nouveau renvoyés à heiß, « chaud ». De préférence à ces pédanteries répétitives, nous préférerions des précisions : Hammer n'est pas seulement un Werkzeug, un outil, mais ce qui permet de frapper sur un clou par exemple, un marteau.
Passons à présent à une racine dérivée sans doute de la première : heiter, «clair, découvert, serrein » : heiteres Wetter, « temps clair », exemple du Larousse. D'où Heiterkeit, « clarté, pureté » - die Heiterkeit des Himmels, « la pureté, la sérénité du ciel ». Heiterkeitserfolg, «accession à la sérénité ». Nous voici loin des ébouillantements précédents. Heizen nous y ramène : « chauffer, faire du feu ». Heizer sera « le chauffeur », en « technique » : cela signifie donc autre chose qu'une profession ? Ici, le Robert entre en jeu : « chauffeur-mécanicien de bateau ». Il ne s'agit donc pas, pour l'instant, d'une pièce mécanique, mais d'un homme. Cette promenade bavarde à travers le vocabulaire franco-germanique ressemble assez aux livres de géographie signés Perpillou, d'où il était très mal commode de tirer de la science, parce que sa rédaction tenait plus de la littérature, cotonneuse, contournée, là où nous éprouvions le besoin, nous autres potaches, de tableaux statistiques ou de courbes sans poésie superflue, sans poésie du tout. Heizgas correspondra à « gaz chauffant », Heizkissen à « coussin chauffant », Heizkörper à « corps chauffant », rien de tout cela ne figurant dans le Larousse, lequel dévoile des lacunes de plus en plus flagrantes, ainsi que je l'avais soupçonné en voyant les dimensions réduites et la grosse impression du volume : fût-ce en 780 pages sur double colonnes, il me semblait improbable de contenir le vocabulaire d'un dictionnaire franco-allemand, plus celui d'un germano-français. Heizöl est bien sûr une « huile chauffante », mais cela ne donne rien en français véritable...
LA PHOTO CI-DESSOUS EST DE VINCENT PEREZ, ACHTUNG !!
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"Die Schwalbe", l'hirondelle. D, H, S, nous avançons. Avant d'avoir fini ce rectificateur d'orthographe plutôt que "dictionnaire" monolingue, j'espère avoir pensé à offrir à Sonia ce qu'elle attend depuis des années, un véritable Larousse allemand-allemand. Mon étourderie n'a d'égal que Mon Nombrilisme. "Schwalbe" est le nom d'une de mes élèves viennnoise, qui doit approcher de la cinquantaine à présent. Elle avait l'air d'une hirondelle justement, vive et de cheveux noirs ; pour le ventre blanc, je n'ai pas vérifié. Elle avait convaincu ses parents de pétitionner en ma faveur lors de mon éviction (pour raison financière) du lycée de Vienne ; cependant, lorsqu'il s'est agi de renouveler leur soutien, pour me prolonger d'une année, ils refusèrent : "Nous avons témoigné une fois, maintenant, qu'il se tire d'affaire lui-même".

L'hirondelle me rappelle aussi l'étonnement d'Olivier, car j'avais reconnu son gazouillement grinçant si caractéristique :"Mais, Olivier, cela n'a rien d'étonnant ! pendant mon enfance, les villages en grouillaient !" Voilà pour l'extinction des espèces... Et nos dessous de toit abritaient souvent des Schwalbennester, de ces fameux "nids d'hirondelles", que mangent les Chinois lorsqu'il s'agit d'un mucus comestible de martinets locaux. Au sein de l'écriture se glisse une inquiétude sur l'utilité de mon vice... Ensuite je reprends mon collier de coton. Sonia tu as mon âge à présent : je ne t'ennuie pas trop ? Passons au mot suivant : "der Schwall", "de Schwall". Pluriel "Schwalle". Es ist so wie ein Guss Wasser : le Duden ne me fournit pas le sens de ce mot courant : un jet, (une coulée), une averse.
Une douche, au sens de "déversement". "Schwall" est plus précisément "un torrent", "un flot ininterrompu" : "ein Wortschwall", un flot de paroles. Un "paquet" (de mer). Les hirondelles de mer sont des sternes pierregarins. Cela se dit justement "eine Seeschwalbe". Une "Seeschwalbe" peut donc très bien recevoir "einen Seeschwall", à supposer qu'un tel oiseau soit de sortie par gros temps. Or ce mot signifie aussi "un alcyon", ces oiseaux de légende qui nidifiaient sur l'eau lorsque la mer était d'huile. "Pleurez, doux alcyons, doux alcyons, pleurez / Elle a vécu, Myrto, la belle Tarentine", ces vers, de Chénier, évoquent-ils encore quelque chose ? Il a mal fini, bonnes gens. Pleurez à votre tour. "Der Schwamm", c'est l'éponge.
L'ordre alphabétique maintient le champ sémantique... "der Schwamm" : c'était l'un des premiers mots que nous apprenions en 6e, lorsque la pédagogie consistait simplement à désigner, en allemand, les objets scolaires que le professeur avait sous la main :"das ist die Kreide, das ist die Tafel", "c'est la craie, c'est le tableau", pour lequel on se servait encore d'une éponge, avant de passer "le chiffon sec" ("M'sieu ! j'peux effacer le tableau ?") - c'étaient des fils de paysans que l'on enseignait, et nul journaliste pressé d'étaler sa clairvoyance ne s'avisait de stigmatiser une prétendue "culture bourgeoise".
Et nous savions l'allemand aussi bien que les passionnés d'aujourd'hui. Pourquoi s'est-on mêlé de sociologie à deux balles ?
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En cette soixante-et-onzième ahevée de ma vie, après invitation de bouffe chez mon petit-fils, me voici rescotché à l'allemand, langue maudite et non encore assimilée, au point de n'avoir pas comprius ces deux femmes, hochdeutschsprechende, ce qui me mortifia, mais j'avais faim. Le Duden-Wörterbuch est à l'usage des Deiuschsprechenden, afin de leur permettre une bonne orthographe et une bonne déclinaison. Mais les mots évidents ne sont pas définis : ainsi pour Sonne, sollen, usw.

lundi 2 janvier 2017

Ma vie qui n'intéresse personne

Vers 18h je me suis livré à des achats alimentaires, car le ventre bien plein dit à la tête de chanter, Apollon a bien bu quand il crie Evohé ! Puis je suis rentré chez moi, près d'Arielle, dont le nom signifie «lionne de Dieu ».
Nous avons passé tant de nuits ensemble, tant de vie. Lui faire du bien c'est montrer son plaisir de vivre, ce que j'ai rarement montré. Toute minute échappée au devoir d'écrire me semblait un moment perdu. L'amour était du temps perdu. C'est ainsi que j'accumulais une masse d'écrits dont mon petit-fils a dit : « Ça en fera du papier, tout ça », car la culture littéraire n'est pas ce qui semble devoir étouffer les générations à venir. Mais qui lit encore les poètes du VIe siècle ? Mes descendants auront bien du mal ou de l'indifférence avec ce que je laisse derrière moi, bouses de mammouth. Les traces du grand homme. L'archéologie a de beaux jours devant elle.
« Ensuite, qu'avez-vous fait ? » Je me suis restauré, je me suis repenché sur l'ordinateur, errant parmi Facebook et ses messages de haine, ou d'amour envers les animaux. Ces derniers fraternisent entre espèces, comme ces tigres nouveaux-nés avec un chien. Nos humains n'aiment pas jusqu'à leur propre espèce. Puis Arielle a suivi une émission sur les émotions des animaux. Je lui montre souvent, chaque fois que je peux, les brèves vidéos de fraternités animales, des chats sur des chiens sans omettre les canards.
Moi, j'étudiais l'hébreu. J'étudie l'hébreu, Monsieur, de puis des années, sans avoir pu dépasser le stade du déchiffrement, confondant encore dalet et rech, distribuant les voyelles au petit bonheur. Bref, je stagne, comme en toutes les langues, dont je ne possède pas le maniement courant. Mon dernier mot appris fut « la rencontre », et je l'ai oublié. Il faut se consacrer chaque jour à l'hébreu, à la moindre chose aimée, de longues et longues minutes, sans avoir à courir lourdement d'un centre d'intérêt à l'autre, comme si l'on était sans cesse aux prises avec un emploi du temps. Alors je cours, j'embrasse, qui trop embrasse mal étreint, l'émission s'achevait par de très laids flamants roses et les mignons mais cruels suricates, qui se dressent sur leurs pattes et scrutent par-dessus les herbes.
Puis l'étroit écran, nous montra le grandiose théâtre d'Orange, tout tendu de rouge jusqu'au sommet, où criaient harmonieusement les plus grands chanteurs nouveaux : Libiam', Chœur des Gitans, Chœur des forgerons, qui est peut-être le même, devant les gradins combles, et Anne-Claire en robe de soirée. Au point que le lendemain matin, pas plus tard que tout à l'heure, Arielle me disait encore «  la relève est assurée» - oui. Nous maintiendrons à travers les décennies.
Arielle vit par les songes, retient la nuit les impressions du soir, les manifeste dans le silence bâillant des petits-déjeuners. Puis je sors pisser sous le soleil et reviens ici m'abîmer dans ma boucle bouclée dans mon destin choisi qui me plaît et m'angoisse. Reste un sourire et Jean d'Ormesson, qui sévit encore à 90 ans. Anch'io son' pittore…